
À Angers, la décrue amorcée, l’heure est aux vérifications. Sur le pont de Verdun, l’un des axes majeurs d’entrée vers le centre-ville, les équipes d’Angers Loire Métropole multiplient les contrôles. Objectif : lever tout doute sur la solidité de cet ouvrage d’art ancien, mis à l’épreuve par les eaux gonflées de la Maine.
«Notre service est en charge des 2 000 kilomètres de voirie d’Angers Loire Métropole ainsi que leurs annexes, donc les ouvrages d’art », rappelle le responsable du service. Parmi les 400 ponts, passerelles et structures suivis par la collectivité, le pont de Verdun occupe une place à part.
Un pont de 1847 aux fondations médiévales
Construit en 1847 pour franchir la Maine, le pont affiche près de 180 ans au compteur. « C’est un ouvrage qui a près de 180 ans et qui a été fondé sur d’anciennes fondations d’ouvrages médiévaux », précise l’ingénieure en charge de son suivi.
Bâti en maçonnerie de schiste, il présente une singularité héritée de l’histoire. Deux de ses voûtes, détruites pendant la Seconde Guerre mondiale, ont été reconstruites en béton. « On ne le voit pas de l’extérieur puisque la façade a conservé l’aspect classique des autres voûtes », souligne le service ouvrages d’art.
Cette superposition d’époques explique la vigilance particulière dont il fait l’objet aujourd’hui. « La particularité de cet ouvrage, c’est qu’à la fois c’est notre patrimoine (…) et plus c’est une artère, une pénétrante au centre-ville principal », insiste la collectivité. Avec les ponts de la Haute-Chaîne et de la Basse-Chaîne, il concentre une part importante des flux automobiles et de transports en commun.
Une levée de doute après la crue
Après les crues exceptionnelles des dernières semaines, une « opération de levée de doute » a été déclenchée. La crainte principale ? Un affouillement, c’est-à-dire une érosion des sols autour des fondations.
« Ce qu’on aurait pu craindre, c’est un affouillement autour des fondations de l’ouvrage qui désorganise ces fondations et les fait s’affaisser avec des désordres sur la maçonnerie », explique le responsable métropolitain, Nicolas Bas. Un tassement aurait pu entraîner fissures, désalignements, voire fragilisation structurelle.
Un premier levé topographique a été comparé aux mesures précédentes pour détecter tout mouvement. Les fondations, déjà confortées à plusieurs reprises jusqu’à un renforcement définitif en 1992, n’ont pas bougé. « Encore après la crue exceptionnelle de ces dernières semaines, on vient de contrôler qu’il n’y avait pas de modification de la stabilité de l’ouvrage », assure la collectivité.
Par précaution, des inspections subaquatiques et un levé bathymétrique – l’équivalent d’un relevé topographique sous l’eau – doivent compléter le diagnostic pour vérifier que les matériaux au pied du pont n’ont pas été déplacés.
Pourquoi le pont a été fermé aux poids lourds
Durant la montée des eaux, la circulation a été progressivement restreinte, jusqu’à une fermeture totale. Les poids lourds ont été les premiers concernés.
« Les effets de crue sur les ouvrages sont de trois types : l’affouillement, les chocs d’embâcles ou de bateaux charriés, et la pression hydraulique », détaille le service. Le pont de Verdun présente une autre particularité : il est « moins transparent » que d’autres ouvrages, ce qui ralentit l’eau et crée un effet de retenue.
« Il a tendance à ralentir l’eau et ça crée une pression sur cet ouvrage-là qui n’est pas prévu pour supporter une pression latérale. Il est prévu pour supporter les charges verticales, les charges routières », explique l’ingénieure. En période de crue, ajouter le poids des camions à une maçonnerie potentiellement fragilisée aurait pu aggraver un désordre invisible.
« Si on réapplique des charges importantes sur une maçonnerie désorganisée, là on a des désordres », résume-t-elle. D’où l’interdiction temporaire des véhicules de plus de 3,5 tonnes, incluant poids lourds et bus.
Une centaine d’ouvrages sous surveillance renforcée
Sur les 400 ouvrages d’art du territoire, environ une centaine ont été en contact avec la crue. « On a shortlisté les ouvrages qui ont été en contact avec le phénomène de crue pour les suivre », indique la collectivité. Un quart du patrimoine fait ainsi l’objet d’une surveillance renforcée, quotidienne puis hebdomadaire.
En temps normal, le rythme est encadré au niveau national : une visite d’évaluation tous les trois ans et une inspection détaillée tous les six ans, au plus près des parements. « Il faut être à moins d’un mètre de chaque parement pour noter tous les détails », précise l’ingénieure.
L’inspection actuelle du pont de Verdun anticipe celle prévue en 2027.
L’appui du Cerema pour une expertise indépendante
Pour cette phase sensible, la métropole s’appuie sur le Cerema, établissement public national spécialisé dans l’expertise des infrastructures et des risques.
« Le Cerema, c’est le centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, les mobilités et l’aménagement. C’est l’expert public en matière d’infrastructure en France », rappelle l’un de ses représentants, présent sur site à la demande d’Angers Loire Métropole.
Deux jours d’inspection sont prévus, grâce à une passerelle permettant d’accéder sous les voûtes. « Pour l’instant, on n’a pas vu de désordre vraiment significatif. Il y a toujours des petites choses à noter, des travaux d’entretien à faire, mais rien d’imposant ou de grave », confie l’expert, tout en restant prudent.
L’analyse est essentiellement visuelle. En cas de doute, des essais complémentaires pourraient être réalisés.
Des fissures surveillées, mais pas alarmantes
Sur la chaussée, des capteurs et un suivi précis des fissures complètent l’examen des voûtes. Les ponts en maçonnerie sont remblayés : un matériau qui peut absorber l’eau en période de crue.
« On voulait s’assurer qu’il n’y ait pas de fuite de matériaux du remblai due à un désordre dans la maçonnerie », explique la métropole. Certaines fissures n’étaient pas visibles lors de la dernière inspection en 2021, mais elles ne sont pas apparues pendant la crue. « Ce n’est pas un effet dû à la crue », confirme le service.
Le vieillissement naturel de l’enrobé ou le gonflement temporaire des remblais gorgés d’eau peuvent aussi expliquer ces marques.
Décision attendue pour la réouverture complète
À l’issue des inspections et des conclusions du Cerema, un avis technique sera transmis à l’autorité territoriale. « On amène ces conclusions au maire, qui porte les pouvoirs de police de circulation, et on lui dit : voilà les contraintes techniques, maintenant vous pouvez arbitrer si on ouvre ou pas la circulation », précise la collectivité.
La question centrale reste celle du retour des poids lourds et des bus. Si les fondations sont jugées stables et qu’aucun désordre structurel n’est constaté, la réouverture pourra être actée en toute sécurité.
En attendant, le plus ancien pont d’Angers continue de faire la preuve de sa résilience. « Ce n’est pas la première crue qu’il voit », sourit un technicien. Mais à chaque épisode, la même règle s’impose : vérifier, anticiper, et entretenir pour que le patrimoine tienne, encore longtemps, face aux caprices de la Maine.