Tous les matins, ou presque, le même ballet se joue dans les rues d’Angers. Les sacs jaunes sont sortis, les poubelles noires attendent le camion, les conteneurs enterrés se remplissent et, quelques heures plus tard, tout semble avoir disparu. Mais où partent réellement nos déchets une fois le camion passé ? À Saint-Barthélemy-d’Anjou, à Lasse et dans les différentes filières de traitement, une véritable industrie se met en marche. Nous avons suivi le parcours de ces déchets que l’on ne voit plus une fois le couvercle refermé.

« On met ça dans la poubelle et après, on n’y pense plus »
Dans une rue d’Angers, devant un immeuble ou près d’un conteneur enterré, le geste paraît tellement banal qu’il est devenu presque automatique. Un sac noir dans la poubelle grise, les emballages dans le jaune, le verre dans le conteneur prévu à cet effet et les épluchures dans le compost ou la borne dédiée. Une fois le couvercle refermé, l’histoire semble terminée. En réalité, elle ne fait que commencer. En 2024, 51 332 tonnes d’ordures ménagères ont été collectées sur le territoire d’Angers Loire Métropole, soit 167 kg par habitant, auxquels s’ajoutent les emballages, papiers, verre, biodéchets et déchets déposés dans les déchèteries.
« Je fais attention au tri, mais c’est vrai que je ne me suis jamais vraiment demandé ce qui se passait après. Je mets mon sac devant ma porte, pour moi, l’affaire est réglée. Quand on y pense, c’est quand même impressionnant de se dire que tous les habitants font exactement la même chose chaque semaine », témoigne Huguette rencontré dans le centre d’Angers, et qui sort son sac jaune tous les mercredis soir . C’est précisément ce décalage entre un geste quotidien et la machine industrielle qui se trouve derrière qui raconte le mieux la réalité des déchets.
À Biopole, les déchets commencent une nouvelle vie
Une partie de ces déchets arrive ensuite à Biopole, à Saint-Barthélemy-d’Anjou, devenu l’un des points névralgiques de la gestion des déchets dans l’agglomération. Le site accueille notamment le quai de transfert des ordures ménagères et le centre de tri Anjou Tri Valor. En 2024, 57 457 tonnes de déchets ont transité par le quai de transfert, dont 48 926 tonnes d’ordures ménagères résiduelles provenant d’Angers Loire Métropole. Le centre de tri a, de son côté, réceptionné 33 173 tonnes d’emballages et de papiers, dont 17 975 tonnes provenant du territoire de la métropole.
Sur place, le contraste est saisissant. Ce qui paraissait insignifiant dans une cuisine devient, une fois regroupé avec des milliers d’autres déchets, un véritable flux industriel. Cartons, bouteilles, boîtes métalliques, papiers et emballages avancent sur les tapis roulants. Une dizaine de machines interviennent pour séparer les différentes matières, grâce notamment à des jets d’air, des systèmes optiques ou encore un courant de Foucault destiné aux métaux. En bout de chaîne, les salariés affinent le tri et récupèrent les erreurs que les machines n’ont pas détectées.
Et des erreurs, il y en a. Les équipes ont déjà retrouvé dans les chaînes de tri des objets qui n’avaient absolument rien à y faire : une boule de pétanque, une bûche, un parpaing, une ponceuse, des batteries de téléphone ou encore de la ficelle agricole. Les agents ont même découvert une carcasse de chevreuil. Certaines erreurs sont simplement surprenantes, d’autres peuvent être dangereuses : les batteries sont notamment susceptibles de provoquer des départs de feu.
« Je pensais qu’une fois dans le sac jaune, tout était forcément recyclé. Je ne savais pas qu’il y avait encore autant de tri derrière. Et surtout, je ne pensais pas que des objets aussi gros pouvaient se retrouver dans les machines », raconte un Angevin qui avait visité le centre de Tri.
La poubelle noire part vers Lasse
Pour les déchets qui ne peuvent pas être recyclés, le parcours est différent. Une grande partie des ordures ménagères résiduelles d’Angers Loire Métropole prend la direction de Lasse, dans le Maine-et-Loire, où se trouve l’usine de valorisation énergétique du Sivert. En 2024, 88 % des tonnages d’ordures ménagères résiduelles de la métropole ont été orientés vers cette installation.
Là encore, le mot « poubelle » ne signifie pas forcément « déchet définitivement perdu ». Les ordures sont incinérées et l’énergie produite est valorisée. L’installation de Lasse traite environ 120 000 tonnes de déchets par an et l’énergie produite permet notamment de chauffer plusieurs hectares de serres. Une partie des déchets devient donc indirectement de l’énergie. Mais cette solution n’est évidemment pas sans conséquence : l’incinération produit du CO₂ et génère elle-même des résidus qui doivent être traités.
« Je savais que les déchets étaient incinérés, mais je ne savais pas qu’on récupérait de l’énergie derrière. En revanche, ça fait réfléchir sur ce qu’on met dans la poubelle noire. Si tout est brûlé, autant essayer d’en mettre le moins possible », témoigne Sébastien en déposant son conteneur près de chez lui.
Le contenu de nos assiettes intéresse aussi les industriels
Il y a quelques années encore, une épluchure de pomme de terre ou un reste de repas terminait très facilement dans la poubelle noire. Ce n’est plus forcément le cas. Le développement de la collecte des biodéchets est en train de modifier cette partie du parcours. Angers Loire Métropole propose aujourd’hui différentes solutions selon les logements : compostage individuel, compostage partagé, lombricompostage ou collecte des biodéchets dans certains secteurs urbains.
À Saint-Barthélemy-d’Anjou, l’entreprise Moulinot traite ces déchets alimentaires. Lorsqu’ils arrivent sur le site, ils sont contrôlés puis déconditionnés afin de retirer les éventuels indésirables. La matière organique est ensuite transformée en pulpe et chauffée à plus de 70 °C avant de rejoindre une filière de méthanisation. Le biométhane produit peut notamment servir à alimenter des véhicules ou être injecté dans le réseau. Une partie des matières peut également être transformée en compost utilisé dans l’agriculture.
Édouard Van Heeswyck, directeur régional de Moulinot, explique ainsi que la matière est chauffée à plus de 70 °C, dans une étape comparable à une pasteurisation, avant sa transformation en biométhane. Il souligne également que le compost alimentaire est particulièrement riche en carbone, phosphore et azote.
« Chez nous, on a commencé le compost surtout pour réduire la poubelle. Au début, je pensais que ça allait être contraignant. Finalement, on se rend compte qu’une grosse partie de ce qu’on mettait dans le sac noir était simplement constituée d’épluchures ou de restes de repas, et c’est très simple avec les petites poubelles à compost fourni et que l’on dépose dans le contenair près de chez nous », explique Mathilde, habitant dans le centre ville
Le plus étonnant se trouve peut-être dans les déchèteries
Autre enseignement du parcours : le problème ne se limite pas à la poubelle de cuisine. En déchèterie aussi, certains déchets pourraient encore être mieux orientés. En 2024, une caractérisation du tout-venant a montré que 65 % des déchets déposés dans ce flux auraient potentiellement pu être valorisés par recyclage ou valorisation énergétique.
Cela signifie qu’un objet que son propriétaire pense avoir correctement « jeté » peut encore se retrouver dans une filière qui n’est pas forcément la plus adaptée. Depuis septembre 2024, de nouvelles catégories sont d’ailleurs acceptées séparément dans les déchèteries de la métropole, notamment le plâtre, les menuiseries vitrées, certains articles de bricolage et de jardin, les jeux et jouets de plus de 80 cm ainsi que les objets de sport et de loisirs. L’objectif est précisément de limiter l’incinération et l’enfouissement en donnant une seconde vie à davantage d’objets.
Au bout du compte, le déchet ne disparaît jamais vraiment
C’est peut-être la partie la plus importante de ce voyage derrière nos poubelles. Lorsque le camion passe dans une rue d’Angers, il ne fait pas disparaître les déchets. Il les déplace vers une autre étape. Certains emballages seront recyclés, certains déchets alimentaires deviendront du biométhane ou du compost, les ordures ménagères résiduelles pourront être valorisées énergétiquement et d’autres déchets devront encore être éliminés. Le simple geste qui consiste à fermer son sac poubelle déclenche en réalité une chaîne industrielle qui mobilise des salariés, des camions, des machines et des installations spécialisées.
Jean-Louis Demois, vice-président d’Angers Loire Métropole chargé des déchets, résume l’enjeu d’une formule simple : « Le meilleur déchet reste celui qui n’existe pas. » L’élu rappelle également que le recyclage lui-même nécessite de l’énergie et qu’il faut donc d’abord chercher à réduire la quantité de déchets produite.
Et c’est finalement là que se trouve la véritable face cachée de nos poubelles. Nous avons tendance à considérer le moment où le sac quitte notre logement comme la fin de l’histoire. Pour les professionnels qui récupèrent, trient, transportent, recyclent ou valorisent ces déchets, ce n’est que le début.