Culture
De la Mostra de Venise à Premiers Plans, Marie Elsa Sgualdo en compétition avec « À bras le corps ».

Présenté lors de la Mostra de Venise dans la catégorie Spotlight, l’équivalent d’« un certain regard » au festival de Cannes, le film « À bras le corps » de la réalisatrice suisse Marie Elsa Sgualdo fait partie de la compétition long métrage de la 38ème édition du festival Premiers Plans.
De longs applaudissements, et une salle vivante lors de la projection, c’est souvent synonyme d’une œuvre qui plaît. Avec « À bras le corps » projeté mardi soir en compétition dans la catégorie long métrage européen, la réalisatrice suisse Marie Elsa Sgualdo nous présente une œuvre d’époque, profondément injuste qui nous offre pourtant un brin d’espoir. Projeté pour la première fois à la Mostra de Venise 2025, le film se classe comme un sérieux prétendant dans la course au prix à Premiers Plans.
Un drame bouleversant
En 1943, l’année de ses quinze ans, la vie d’Emma bascule. Preuve de vertu, elle passe son quotidien à faire les tâches ménagères chez le pasteur du village, aide son père et ses deux sœurs, et aspire à rentrer dans une école d’infirmières via une bourse pour laquelle elle passe une sélection au début de l’œuvre. Une vie toute tracée, banale et conforme à ce que son village très protestant dans l’âme attend d’elle. Pourtant, un drame va venir bouleverser sa vie et changer à jamais son regard sur sa propre communauté. La famille du pasteur reçoit la visite d’un journaliste venu faire un article sur la beauté des territoires locaux. Emma l’observe, elle qui sert le vin s’intéresse à cet individu venu de la ville, l’endroit où sa mère s’est exilée. Lorsque ce dernier propose à la famille de partir avec lui observer les paysages, ils acceptent, emmenant avec eux la jeune Emma sans savoir l’erreur qu’ils venaient de commettre.
La folie des hommes avec un petit « h »
Dans un monde gangrené par la guerre où la Suisse prend soin de ne prendre le parti de personne, remettant aux autorités allemandes tout type de profil demandé, l’horreur est partout et Emma en sera la prochaine victime. À peine arrivé sur place, le journaliste commence à la prendre en photo, lui promettant un portrait. Il lui propose d’aller plus haut pour mieux observer les paysages, chose qu’Emma accepte innocemment et en quelques secondes l’homme est sur elle, telle une sangsue attendant son dû, puis la viole. Son monde s’écroule, le film commence, et bien que la vie ne soit pas loin (Emma tombe enceinte), la mort intérieure reste proche. « Ce qui m’intéressait, c’était cette question de « Qu’est-ce que c’est que l’indépendance, surtout pour une femme ? », quel coût cela peut avoir » avoue la réalisatrice du film, Marie-Elsa Sgualdo, « C’est aussi l’histoire d’une génération que j’ai eu envie de porter à l’écran. » Un sujet central très fort donc, qui ne naît pas de l’imagination de Marie Elsa Sgualdo. « Je me suis beaucoup intéressée à ma lignée maternelle », nous explique-t-elle, « J’ai récolté énormément de témoignages d’autres femmes aussi. C’est encore un sujet très marqué aujourd’hui dans mon pays. »
Une période sombre pour la Suisse
Si les paysages de la Suisse sont magnifiques, ce qui s’y passait pendant la Seconde Guerre mondiale l’était beaucoup moins. Dans sa volonté de neutralité, le gouvernement suisse décide en 1942 de fermer ses frontières et renvoyer hors du pays les personnes qui avaient fui les camps de la mort. C’est dans ce contexte historique que le film prend place, et si Emma tente de s’émanciper, elle n’est pas la seule à l’époque. « C’est extrêmement documenté, surtout en France », précise la réalisatrice du film, « Les femmes ont dû travailler et gérer des domaines pendant l’absence de leurs maris, et elles se rendaient compte qu’elles étaient capables de faire tout ce travail toutes seules, de prendre des décisions. ». La Suisse est un pays très conservateur, donc s’émanciper n’a pas été chose aisée pour les femmes. En 2002 par exemple, c’est la légalisation de l’avortement, 27 ans après la France ; un sujet dont il est aussi question dans le film. « Dans les campagnes suisses, les femmes qui se voulaient indépendantes ça n’existait presque pas, bien qu’il y ait plusieurs cas. Tout cela a pris du temps, aujourd’hui encore beaucoup de femmes sont au service des autres mais c’est important de leur faire une place » nous raconte-t-elle.
Lila Gueneau, actrice principale bluffante portée par un scénario dense
Le personnage d’Emma est joué par Lila Gueneau, qui était en 2024 à l’affiche du film « Eat the night » de Caroline Poggi. Marie Elsa Sgualdo découvre l’actrice lorsqu’elle visionne Massacre, le court métrage sorti en 2019 de Maïté Sonnet qui était aussi présent à Premiers Plans cette année. « J’ai tout de suite été convaincue que c’était elle qui devait jouer Emma », explique la réalisatrice, « Je voulais quelqu’un qui n’ait pas une posture composée pour pouvoir être au plus près de son cœur. » Un choix payant tant la performance de Lila Gueneau dans « À bras le corps » est convaincante.
Emma ne se mure pas dans le silence et l’inaction, et c’est en cela que l’œuvre est singulière car tous les choix seront désormais rythmés par la personnalité, les réflexions et les observations dont se dote la jeune femme. « Nous avons vraiment travaillé à partir des personnages, c’est eux qui nous guident et qui guident Emma » explique la réalisatrice. « C’est eux aussi qui nous ont appris à ne pas nous perdre ». Une complexité dans le scénario qui n’est pas le fruit du hasard, les fondations ont rapidement été posées, mais le décor lui était plutôt mouvant. « Nous avons beaucoup réécrit, mais ce n’était pas à chaque fois de nouvelles histoires, c’était des choses toujours plus précises » ajoute-t-elle, « Nadine Lamari, ma co-scénariste, a vraiment cette capacité à tenir les choses jusqu’au bout. Quand moi j’avais des idées, elle arrivait très bien à garder le cœur du film en tête, cela a été une belle collaboration. »
Une œuvre marquante visuellement
Pour son premier long métrage, la réalisatrice suisse s’est aussi entourée à l’image de Benoit Dervaux, un chef opérateur belge qui a notamment travaillé avec les frères Dardenne. « Je voulais absolument travailler avec lui et j’ai eu beaucoup de chance qu’il accepte » avoue t-elle, « Notre relation se passait presque de mots, nous nous sommes vraiment trouvés. ». La photographie nous marque, les images nous restent en tête et la mise en scène rend le film encore plus dynamique. Leur collaboration regorge d’idées et le rendu visuel colle parfaitement avec l’écrit. « Il y avait l’intention forte de mon côté de toujours être au plus proche des personnages, de leur manière d’être et de ce qu’ils sont » ajoute-t-elle. « J’ai aussi cherché à faire de la place aux autres personnages. C’est une mise en scène que je juge corporelle, malgré le fait que c’était des décors historiques. » Une mise en scène qu’elle n’écrivait pas forcément à l’avance pour laisser place à la créativité de toute une équipe sur le plateau. « Beaucoup de décors nous sont venus sur le tard, alors nous avons dû filmer en vitesse. De mon expérience, les choses que l’on ne peut pas imaginer donnent des choses plus intéressantes que des choses que l’on peut imaginer, bien que préparer avant nous offre plus de liberté. » affirme t-elle.
L’histoire d’un film qui s’exporte
Si le film a été difficile à financer, il fait doucement regretter ceux qui n’ont pas cru en ce projet. Marie Elsa Sgualdo est venue présenter son film à Premiers Plans en compétition dans la catégorie long métrage, ce n’était pas sa première fois à Angers. « J’étais déjà venue pour présenter deux courts métrages, dont un qui s’appelle Bam chak il y a plus de 15 ans. » explique Marie Elsa Sgualdo, « Le film raconte l’histoire d’une femme qui se venge et qui va aller en taper une autre. Le nom du film est resté longtemps une blague entre les équipes de Premiers Plans, c’est drôle. Donc je suis évidemment contente de revenir, surtout que ça permet au film de venir en France. » À bras le corps est un film qui avait déjà investi l’un des plus grands, si ce n’est le plus grand (le plus ancien du moins) festival de cinéma d’Europe. « Quand j’ai reçu ce coup de fil qui me disait que j’étais sélectionnée à la Mostra, j’ai eu envie de sauter au plafond » avoue-t-elle, « C’est un moment vraiment particulier, je me suis dit que c’était génial pour le film, qu’il avait une chance d’être vu. ». Sélectionné dans la catégorie Spotlight, l’équivalent d’un certain regard au festival de Cannes, « À bras le corps » ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. « Je suis tellement reconnaissante d’avoir pu raconter cette histoire sur la Suisse et qu’elle puisse parler à l’international, de manière universelle. C’est génial d’avoir cette possibilité » explique Marie Elsa Sgualdo.
Réponse demain soir pour savoir le film recevra un prix ou non.
