Cancer du sein chez les jeunes femmes : à Nantes et Angers, des chercheurs traquent les failles des tumeurs
Plus de 3 000 femmes de moins de 40 ans apprennent chaque année qu’elles ont un cancer du sein en France. À Nantes et Angers, des chercheurs de l’Inserm tentent de comprendre pourquoi ces tumeurs peuvent être plus agressives et comment les rendre plus vulnérables aux traitements. Un projet de recherche sur cinq ans, financé par l’association Ruban Rose.

À 32 ans, Carine attendait un enfant lorsqu’elle a appris qu’elle avait un cancer du sein. Quelques mois plus tôt, elle avait pourtant consulté un médecin après avoir découvert une boule dans un sein. « Aucun problème, rien de grave, vous êtes jeune », lui avait-on répondu. Six mois plus tard, le diagnostic tombe. Elle doit interrompre sa grossesse.
Aujourd’hui engagée dans l’association Jeune & Rose, qui accompagne et sensibilise les jeunes femmes touchées par la maladie, elle témoigne d’un parcours qui illustre les difficultés auxquelles certaines patientes sont confrontées. Derrière son histoire, une question mobilise des chercheurs de la région : pourquoi le cancer du sein peut-il se montrer particulièrement agressif chez les femmes jeunes ?
Plus de 3 000 diagnostics chaque année avant 40 ans
En France, plus de 3 000 femmes de moins de 40 ans apprennent chaque année qu’elles sont atteintes d’un cancer du sein, contre environ 2 000 il y a vingt ans, selon les chiffres cités par l’AFP.
Dans cette tranche d’âge, certaines tumeurs présentent des caractéristiques plus agressives. Les raisons de ce phénomène restent encore imparfaitement comprises. Pour progresser, les chercheurs s’intéressent notamment à la capacité des cellules cancéreuses à modifier leur comportement et à s’adapter à leur environnement.
C’est précisément l’objectif du projet Artemis, porté par Vincent Guen, biologiste à l’Inserm, au sein du Centre de recherche en cancérologie et immunologie intégrée Nantes-Angers. Cette structure associe des équipes de recherche implantées dans les deux villes et travaille sur les mécanismes biologiques impliqués dans le développement des cancers.
Financé à hauteur de 250 000 euros par l’association Ruban Rose, le programme doit se poursuivre pendant au moins cinq ans.
Comprendre comment les cellules cancéreuses échappent aux traitements
L’équipe fait l’hypothèse que les cellules des cancers du sein chez les femmes jeunes possèdent une plus grande capacité à changer d’identité. Les biologistes parlent de « plasticité cellulaire ».
Concrètement, certaines cellules pourraient modifier leurs caractéristiques pour mieux résister aux traitements anticancéreux. Lorsque les thérapies sont interrompues, elles seraient ensuite susceptibles de reprendre leur multiplication.
« En changeant d’identité, certaines cellules cancéreuses peuvent à un moment s’adapter pour résister à des traitements anticancéreux, puis, à leur levée, se remettre à proliférer », explique Vincent Guen.
L’enjeu est donc d’identifier les mécanismes qui permettent à ces cellules de contourner les traitements. En comprenant leurs points faibles, les scientifiques espèrent trouver de nouvelles pistes thérapeutiques, voire des moyens de rendre certaines tumeurs de nouveau sensibles aux médicaments existants.
Quatre-vingts tumeurs étudiées au sein du programme Artemis
Pour mener leurs travaux, les chercheurs s’appuient sur 80 échantillons de tumeurs prélevés chez de jeunes patientes et mis à disposition par l’Institut de cancérologie de l’Ouest (ICO).
Une équipe d’une dizaine de personnes, réunissant chercheurs, ingénieurs et cliniciens, analyse ces prélèvements afin d’établir une véritable carte d’identité des cellules tumorales.
Les premiers travaux portent sur les cancers du sein hormonodépendants, les plus fréquents. Leur croissance est notamment stimulée par les œstrogènes et la progestérone.
Les scientifiques espèrent ensuite élargir leurs recherches aux cancers dits « triple négatif », dont la prise en charge thérapeutique reste particulièrement complexe.
Grâce à des équipements de biologie spatiale, ils peuvent repérer simultanément des dizaines de protéines dans les tissus tumoraux. L’objectif est notamment de comprendre si certains marqueurs associés à l’agressivité des cellules apparaissent en présence de cellules immunitaires particulières.
Cette approche permet d’étudier les tumeurs dans leur environnement, plutôt que de se limiter aux cellules cancéreuses prises isolément.
Des mini-tumeurs reproduites en laboratoire
Les chercheurs vont également plus loin en reproduisant de minuscules modèles de tumeurs en trois dimensions, appelés organoïdes. Cultivés à partir de prélèvements de patientes, ces modèles permettent d’observer le comportement des cellules cancéreuses dans des conditions contrôlées.
Certaines cellules quittent les organoïdes et migrent ensemble. D’autres se détachent et progressent seules. Ces déplacements intéressent particulièrement les scientifiques, qui cherchent à identifier les protéines susceptibles de favoriser la migration des cellules tumorales.
Ces expériences doivent permettre de repérer les mécanismes impliqués dans l’agressivité des tumeurs et d’identifier de nouvelles cibles pour de futurs traitements.
Les organoïdes servent aussi à tester des molécules capables de détruire les cellules cancéreuses ou de restaurer leur sensibilité aux thérapies. Un système automatisé photographie les cellules toutes les six heures, sans perturber leur environnement. Les chercheurs peuvent ainsi suivre leur évolution et mesurer l’efficacité des substances testées, parfois sur des milliers de molécules.
Mais la prudence reste de mise. « On en est aux premières étapes », souligne Camille Tessier, qui participe à ces travaux. Une molécule efficace en laboratoire ne devient pas automatiquement un médicament : elle doit encore franchir de nombreuses étapes avant de pouvoir être proposée aux patientes.
Pour les jeunes patientes, l’espoir de traitements plus adaptés
Pour Carine, qui ne participe pas au programme Artemis, ces recherches représentent un espoir. Après une opération et une radiothérapie, elle vient de suspendre son traitement hormonal. Elle espère pouvoir concrétiser son projet d’enfant l’année prochaine.
Son témoignage rappelle que le cancer du sein chez les femmes jeunes ne se résume pas à la maladie elle-même. Le diagnostic peut bouleverser les projets familiaux, la vie professionnelle et les perspectives personnelles, alors même que les patientes ne s’attendent pas toujours à être concernées à cet âge.
Les travaux conduits entre Nantes et Angers ne déboucheront pas immédiatement sur de nouveaux médicaments. Ils pourraient néanmoins aider à mieux comprendre les particularités biologiques de ces cancers et, à terme, à développer des traitements plus efficaces et mieux adaptés aux patientes jeunes.
En attendant, la découverte d’une boule dans un sein ou d’un changement inhabituel mérite une consultation médicale, quel que soit l’âge. Être jeune ne suffit pas à écarter le risque de cancer.
en partenariat avec REGIEPRO


