GRAND ENTRETIEN. Maltraitance des mineurs, justice de proximité, violences lors des manifestations : le nouveau procureur répond aux questions d’Angers Info

Sylvain Barbier Sainte Marie est le nouveau procureur de la République d’Angers. Arrivé le 15 septembre 2026, il prend encore ses marques mais compte bien mettre rapidement des chantiers en place notamment sur la justice de proximité, les atteintes à l’environnement, la lutte contre les violences intrafamiliales ou encore les stupéfiants. Sa priorité aussi : la maltraitance des mineurs. Dans un grand entretien accordé à Angers Info, il développe sa politique pénale et ses marqueurs forts.

Sylvain Barbier Sainte Marie est le nouveau procureur de la République d’Angers. Angers Info

Angers Info. Vous avez dirigé la section des mineurs du parquet de Paris, exercé des fonctions à la Cour de cassation et occupé des responsabilités au ministère de la Justice, avant de devenir procureur à Arras, puis à Angers. Quel fil conducteur relie ces différentes étapes de votre carrière ?

Le procureur de la République. Ma carrière professionnelle a effectivement été nourrie par des expériences très différentes : le parquet de Paris, où j’ai dirigé la section des mineurs, la Cour de cassation, au cabinet du procureur général, puis l’administration centrale comme sous-directeur, avant de devenir procureur. J’ai également effectué un passage à l’Inspection générale de la justice.

Le fil conducteur, c’est le souhait d’avoir une vision la plus large possible de l’institution judiciaire. L’administration centrale permet d’avoir une vue d’ensemble et la Cour de cassation donne une perspective sur les juridictions françaises et leurs relations internationales, tandis que le terrain permet d’être au cœur du quotidien des affaires.

Ces différentes expériences ne constituent pas un parcours linéaire, mais elles complètent le puzzle de la justice. Elles m’ont considérablement enrichi sur le plan professionnel et m’ont permis de mieux comprendre la société dans laquelle nous vivons.

Votre parcours vous a notamment conduit à travailler sur la justice des mineurs. Qu’est-ce que cette expérience a changé dans votre regard sur la délinquance des jeunes, la protection de l’enfance et la réponse pénale à apporter aux auteurs de violences sur des enfants ?

Je crois que les mineurs doivent être au centre des préoccupations de la société et des procureurs. Pour ces derniers, il y a une double dimension : la poursuite de la délinquance des mineurs et la protection de l’enfance.

J’ai quitté le parquet des mineurs de Paris en 2015, après y être entré en 2007. Avec une quinzaine d’années de recul, on constate que la justice des mineurs a changé, et cela dit quelque chose de l’évolution de notre société.

J’observe deux phénomènes. D’abord, les mineurs commettent des actes plus violents. Ensuite, ils sont plus jeunes. Si l’on combine ces deux constats, on voit que des crimes, notamment des viols, sont aujourd’hui commis par des adolescents de 13, 14 ou 15 ans. Lorsque je travaillais au parquet des mineurs de Paris, il y a quinze ans, c’était rare. Les affaires les plus graves concernaient davantage des jeunes de 16 ou 17 ans.

La délinquance des mineurs s’est donc rajeunie et, dans les affaires les plus graves, elle est devenue plus violente.

Il y a également le volet de la protection de l’enfance, à travers ce que l’on appelle l’assistance éducative. Là aussi, les difficultés rencontrées par les enfants reflètent celles de la société. Les familles peuvent être confrontées à des problèmes sociaux, professionnels, financiers ou psychiques, parfois à des addictions ou à des troubles psychiatriques. Nous l’avons notamment constaté dans les suites de la crise du Covid.

Les séparations, les divorces et les recompositions familiales font également évoluer les structures dans lesquelles grandissent les enfants. La justice des mineurs est ainsi un domaine dans lequel on peut lire les évolutions sociales et sociétales.

Les affaires de violences sexuelles sur mineurs ont marqué l’actualité judiciaire récente du Maine-et-Loire, notamment celles mettant en cause des animateurs périscolaires et les plaintes d’anciens élèves de l’École libre de Combrée. Quelles sont aujourd’hui vos priorités pour mieux protéger les enfants et améliorer le traitement judiciaire de ces affaires ?

Le mot d’ordre, c’est de ne pas travailler en silo et de décloisonner les services. Cela implique de se rapprocher des élus, des associations, des services de l’État, de l’Éducation nationale et de l’hôpital. Nous devons proposer des conventions et des protocoles pour fluidifier les échanges d’informations. Mais la pierre angulaire de l’amélioration de la protection de l’enfance, c’est le signalement.

Je pense d’ailleurs à une affaire dans laquelle un voisin entendait tous les soirs une petite fille pleurer et crier. Il a effectué un signalement au procureur de la République. Une enquête a été menée et il est apparu que l’enfant était violentée par sa famille.

Ce que je veux que les lecteurs comprennent, c’est que signaler, ce n’est pas dénoncer des parents : c’est protéger des enfants. Il faut raisonner dans ce sens. Grâce au partenariat, au décloisonnement et au signalement, nous pouvons améliorer la protection de l’enfance.

Les enquêtes sur les violences sexuelles commises sur des mineurs sont particulièrement complexes. Il faut vérifier les faits, recueillir des témoignages, procéder à des expertises et réunir un faisceau d’indices. Les enfants sont parfois très jeunes, certains ne se sont pas encore confiés et des témoins peuvent ne pas vouloir parler. Par nature, ces infractions sont souvent commises à l’écart des regards.

La formation est donc essentielle. Interroger un enfant de quatre ou cinq ans ne nécessite pas les mêmes compétences qu’interroger un adulte de 30 ans. Il faut instaurer un climat de confiance, savoir décoder certains gestes et comprendre les mécanismes de défense propres aux enfants. Les enquêteurs, les magistrats et les professionnels de l’enfance doivent être formés à ces situations.

Il faut également mobiliser des experts. En France, nous rencontrons des difficultés pour obtenir certaines expertises rapidement. Les unités médico-judiciaires et la formation des professionnels sont des outils importants pour améliorer la prise en charge des victimes.

L’affaire de la petite Lyhanna, à Pau, a suscité une forte remise en question du travail des parquets et des services d’enquête. Comment avez-vous vécu cette mise en cause, alors que les enquêtes sur les violences faites aux enfants nécessitent du temps et des moyens ?

L’affaire Lyhanna est un drame pour sa famille. Pour les professionnels, et notamment pour les magistrats, elle a été vécue comme un échec très important dans le cadre d’une enquête. Les magistrats ont été profondément affectés, d’abord parce qu’une petite fille est décédée. Notre objectif, lorsque nous nous levons le matin, c’est de protéger les victimes et de poursuivre les auteurs.

Ce qui est arrivé à Lyhanna aurait pu se produire dans d’autres parquets. Lorsque j’étais procureur à Arras, je me suis dit que cela aurait pu arriver sur mon territoire.

Une enquête portant sur des violences, notamment sexuelles, commises sur des mineurs est compliquée et prend du temps. Il faut caractériser les faits et réunir les éléments de preuve nécessaires à une éventuelle poursuite. Les investigations peuvent être longues, les expertises nombreuses et les témoignages difficiles à recueillir.

Les violences sexuelles sur mineurs sont particulières parce qu’elles sont généralement commises dans un cadre intime, sans témoins. Plus l’enfant est jeune, plus les faits peuvent se dérouler dans la sphère familiale. Avant l’entrée à l’école, le médecin est parfois l’un des seuls professionnels extérieurs en mesure de repérer des signes de maltraitance. Ensuite, d’autres regards peuvent s’ajouter.

Les violences intrafamiliales et les violences à l’égard des mineurs, notamment sexuelles, sont des priorités pour les parquets et les services d’enquête. Il faut des moyens, des experts et des professionnels formés. La détection est essentielle, tout comme la capacité à conduire des investigations adaptées à l’âge des victimes.

La révélation de la perte de 17 dossiers de violences sexuelles sur mineurs au parquet d’Angers a soulevé de sérieuses interrogations. Quelles mesures ont été prises pour comprendre ce dysfonctionnement et garantir qu’une telle situation ne se reproduise pas ?

Je n’aime pas beaucoup le terme de « disparition ». Les procédures existent. Ce qui est en cause, c’est leur suivi. Lorsqu’un dossier concerne des faits commis dans le Maine-et-Loire, les services d’enquête habituels peuvent le traiter. Mais les choses se compliquent lorsque la victime réside dans un autre département. Les enquêteurs commencent à réunir les informations, puis, à un moment donné, il faut entendre la victime. Le dossier peut alors être transmis à un service de police ou de gendarmerie situé à Lyon, Marseille ou ailleurs.

C’est là que nous avons probablement des progrès à faire. Lorsque nous travaillons avec nos enquêteurs habituels, nous avons des habitudes de travail et une connaissance mutuelle. Lorsqu’un dossier quitte le département, son suivi peut devenir moins attentif.

Il faut donc renforcer le suivi des procédures qui sortent du ressort du parquet, en particulier lorsqu’elles sont transmises loin du Maine-et-Loire. Lorsqu’elles sont envoyées dans les départements voisins, au sein de la cour d’appel, c’est plus simple. Lorsqu’elles partent à Strasbourg, Lille ou Marseille, cela devient plus compliqué.

Sur les 17 dossiers perdus, est-ce que certains ont été retrouvés ?

Je ne peux pas vous parler précisément des 17 dossiers, car je ne les connais pas encore tous. Je sais que certains ont été retrouvés dans d’autres parties du territoire national. Nous allons procéder à un recensement. Mais, à ce stade, ma priorité est de renforcer le suivi des dossiers lorsqu’ils quittent le département.

Lors de votre installation, vous avez annoncé cinq axes prioritaires : les violences intrafamiliales, les stupéfiants, la protection de l’enfance, les atteintes aux forces de l’ordre et aux élus, ainsi que les atteintes à l’environnement. Pourquoi avoir retenu ces cinq priorités et comment les traduirez-vous concrètement dans l’action du parquet ?

Les violences intrafamiliales constituent un véritable fléau et une priorité pour quasiment tous les parquets de France. Ce n’est donc pas une priorité qui m’est propre.

Les stupéfiants sont également une priorité nationale. Pour ma part, je souhaite davantage axer notre action sur les enquêtes d’initiative des policiers et des gendarmes. Je pense qu’il faut travailler plus encore sur les ressorts de la criminalité organisée.

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas seulement le vendeur, c’est l’organisation criminelle et les donneurs d’ordre. Si l’on arrête un vendeur, c’est une chose. Mais il faut aussi remonter les réseaux et s’attaquer à ceux qui les dirigent. J’ai donné des instructions aux services d’enquête pour que nous travaillions davantage sur ces réseaux.

La troisième priorité concerne les mineurs. J’ai une sensibilité particulière sur ce sujet. La maltraitance des mineurs sera mon axe de travail pour les prochaines années. Je souhaite développer des partenariats en ce sens.

Le quatrième axe concerne les personnes chargées d’une mission de service public, les élus et les forces de l’ordre. Attaquer un médecin à l’hôpital, un chauffeur de bus, un infirmier, un surveillant pénitentiaire, un élu, un policier ou un gendarme, c’est s’attaquer à l’État et au pacte républicain. Nous devons être absolument intransigeants face aux infractions commises contre ces professions, qui sont des piliers de l’État.

Enfin, l’environnement est un sujet qui prend une place croissante dans l’activité des parquets depuis quelques années. Des parquets régionaux spécialisés en matière environnementale ont été mis en place, et les comités opérationnels de lutte contre les atteintes à l’environnement, les Colen, permettent de coordonner les actions, de former les enquêteurs et de cibler les infractions les plus graves.

Je souhaite développer l’action du parquet en matière environnementale, notamment sur des dossiers de pollution des cours d’eau ou d’autres atteintes qui n’étaient pas nécessairement traitées avec toute l’attention requise par le passé.

Les violences commises en marge des manifestations du 17 octobre à Angers ont donné lieu à plusieurs interpellations et à des condamnations, dont des peines de prison ferme. Quelle réponse judiciaire souhaitez-vous apporter à ces violences et comment concilier fermeté pénale, individualisation des peines et prévention de la récidive ?

Le droit de manifester est un droit fondamental dans un État de droit comme la France. Il n’y a évidemment aucune difficulté à ce que des jeunes ou des adultes manifestent. Mais la violence n’a aucune place dans une manifestation. Il n’existe pas de droit à commettre des violences lorsqu’on manifeste.

La violence est une infraction, et elle doit être poursuivie. Les dégradations le sont également. Lorsqu’on casse des vitres, qu’on pille des commerces ou qu’on dégrade des bâtiments publics, il s’agit de faits graves. Une mairie, une préfecture ou un palais de justice ne sont pas de simples bâtiments : ce sont des symboles de l’État et de la démocratie. Le palais de justice appartient à tous les citoyens.

À Angers, les événements du 17 octobre ont été graves, avec notamment une intrusion dans la mairie, des faits concernant la préfecture et le commissariat, ainsi qu’un policier blessé lors du maintien de l’ordre.

J’ai donc fait le choix de déférer au parquet l’ensemble des majeurs et des mineurs concernés par des infractions caractérisées. Le défèrement constitue une réponse ferme : il permet de présenter rapidement les personnes au parquet et de prendre une décision dans des délais courts. La société attend de la justice qu’elle réponde rapidement à des violences d’une telle gravité.

Cela ne signifie pas que tout le monde est ensuite renvoyé devant le tribunal selon la même procédure. Nous avons utilisé différents types de réponses, notamment la comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC) pour certaines personnes. Pour d’autres, j’ai souhaité une comparution immédiate, y compris lorsque les personnes n’avaient pas de casier judiciaire, dès lors que les faits et les éléments du dossier le justifiaient.

Je pense notamment à une personne qui transportait une plaque d’égout en fonte dans un sac à dos. Comment se rend-on à une manifestation avec une plaque d’égout ? C’est une arme par destination. J’ai voulu une réponse ferme et je l’assume pleinement.

Les peines prononcées à Angers s’inscrivent dans l’éventail des sanctions retenues pour ce type de faits. Il faut ensuite individualiser la réponse en fonction de la gravité des actes et de la situation de chaque personne.

Je suis également très favorable au travail d’intérêt général (TIG). C’est une excellente réponse pénale, qui permet à une personne de réparer concrètement les conséquences de ses actes en participant à des travaux utiles à la collectivité. Mais il faut que la personne accepte de l’effectuer et qu’elle aille au bout de sa peine. Le TIG est parfois sous-employé, notamment parce que son exécution peut être difficile à organiser et que certaines personnes ne réalisent pas toutes les heures qui leur sont imposées.

Je souhaite donc développer le recours au travail d’intérêt général à Angers, lorsque cette réponse est adaptée à la gravité de l’infraction et au profil de son auteur.

Quitter la version mobile